Terroir, voir et manger

Par Martine Ravache | Publié le : 28 avril 2016
  • Lyon - "Les Têtes d'Or"

    Lyon - "Les Têtes d'Or"

    © Adeline Carrère

  • Bretagne - "Les dames de l'Ouest"

    Bretagne - "Les dames de l'Ouest"

    © Margherita Muriti et Charlotte Mano

  • Bourgogne - "Terre Fertile"

    Bourgogne - "Terre Fertile"

    © Pavel Chirkin

  • Paris - "Lignes Parisiennes"

    Paris - "Lignes Parisiennes"

    © Sasha Mongin

  • Midi-Pyrénées

    Midi-Pyrénées

    © Vincent Verdureau

Terroir, voir et manger

Inscrite au patrimoine culturel et immatériel de l’humanité depuis 2010, la gastronomie française court-elle le risque de devenir à terme un monument intouchable ?

C’est pourquoi, si jamais la question se posait, il faut saluer l’idée d’avoir lancé, sur les chemins de France, plusieurs dizaines d’élèves de Gobelins, l’école de l’image en vue d’une confrontation photographique avec une tradition séculaire, bien ancrée dans les différentes régions du territoire national.
N’était-ce pas effectivement une gageure, ce choc frontal entre une génération connectée, mondialisée et une identité « franchouillarde » ? Entre une jeunesse urbaine et des terres reculées ?

Pourtant, ce que ces photographes ont ramené de leur campagne, n’a rien d’une vision attendue. Les images sont suffisamment intéressantes pour qu’un paysage se dessine. Le plus frappant est sans doute de constater que le concept visuel de la gastronomie française, tel que connu jusqu’à maintenant, enregistre un léger « coup de vieux ». Fini la fiche - cuisine, la nature morte sortie du four, le fumet appétissant du plat cuisiné, l’assiette gourmande qui fait monter l’eau à la bouche ! Cette vision traditionnelle, ce vu et revu du XXème siècle a été unanimement rejeté par la jeune génération, apparaissant, à leurs yeux, et au choix, comme désuet, ringard ou pire encore suspect de représenter davantage l’oeuvre du cuisinier que celle du photographe.

Les mêmes jeunes reconnaissent toutefois, - de façon absolument contradictoire, il faut le noter - que la question de « la bouffe » occupe une place prépondérante dans leur vie, obsession générationnelle qui s’exprime en images sur les réseaux sociaux en général, sur Instagram en particulier où tout le monde est convié à visiter l’assiette de son voisin, ou encore par la présence médiatique du même sujet (télévision, Presse, édition…) et la fréquentation en hausse de restaurants de plus en plus recherchés…

C’est qu’il ne faut pas confondre, en réalité, gastronomie et image de la gastronomie. Si la première se porte bien, la deuxième, elle, avait sans doute sérieusement besoin d’être rafraichie et pour ce faire, rien de mieux effectivement qu’une promotion de jeunes photographes motivés qui - l’un n’empêche pas l’autre- se savent attendus au tournant. Ici et là, tout d’abord, quelques manoeuvres dilatoires pour échapper au sujet. De l’art de la bonne chère, ils ont gardé l’art mais très peu la chère. « La gastronomie, ça se prend avec des pincettes » comme dit l’une des photographes résumant bien l’état d’esprit de tous.

Circonspect. La chère, les débordements de la chair, les corps, les banquets, les excès digestifs, la dégustation s’effacent devant une obsession décorative et une approche esthétique obligée.

Les légumes sont préférés dans leur état brut, accrochéscomme des trophées ou des oeuvres d’art ou légèrement congelés comme les petits poissons de l’océan, sans trace de pourriture, les cuisines ressemblent à des laboratoires, sorte d’usines à transformation, particulièrement brillantes de propreté, les portraits de « chefs » en pied sont toujours classieux, très éloignés de l’occupation triviale qui a fait leur célébrité, les produits de la mer comme les pâtisseries et les mignardises sont transformés en accessoires de mode dont se joue la sexy attitude de jeunes filles sophistiquées, les pralines roses tombent  avec grâce dans le bec d’autres jeunes filles, en fleurs cette fois-ci, les fruits du terroir sont miniaturisés, redessinés, « design (és) », réemballés, mis en abîmes, transformés en matériau d’art contemporain, en objets de luxe, de désir ou de consommation, mis en diptyque et couplés avec leur paysage d’origine… au point que la confrontation, le frottement même avec le terroir prend des allures de terrain de jeux et d’expérimentations, parfois sur un mode régressif, souvent narcissique mais presque toujours drôle et inventif.

C’est une génération qui pense moins en termes de ressenti (social ou intérieur) qu’en termes d’images. Qui se sauve à force d’humour, de (auto) – dérision, qui s’aventure hors du studio, découvre la prise de vues en extérieur et les aléas de la lumière naturelle et saute dans l’inconnu avant d’atterrir sur le terrain …

Quelquefois leur vision semble plus familière des aliments sous vide, sous l’emprise d’une vague tendance à l’anorexie. « Nous sommes la génération des troubles alimentaires » ont-ils (elles) confirmé… « On a tous détourné le concept d’une manière qui nous parle » ont-ils (elles) renchéri. Pas dupes des clichés auxquels ils (elles) tordent le cou (« Pas de pastis, pas de rosé de Bandol, pas de calissons... mais un vrai poulpe, animal ! ») ou au contraire qu’ils (elles) exploitent comme ces portraits de bretonnes en costumes, fausses cartes postales, véritables icônes ou encore la Bourgogne repeinte en couleurs de terre… russe.

Alors désuète la gastronomie ? En proposant à la jeune génération de faire du moderne avec de la tradition, de photographier une culture séculaire avec un oeil entièrement neuf, on s’assure d’une vigueur renouvelée pour préserver l’avenir d’un monument national.